UBF Ardèche 2024 : un département d’une seule traite#
Il y a des courses qu’on fait pour la performance et d’autres pour le terrain. L’Ultra Bike France en Ardèche, format 500 kilomètres, appartient franchement à la seconde catégorie. De ce département, je ne connaissais vraiment que les hauteurs, voisines de mes terrains d’entraînement ; le reste tenait de la carte. Une boucle de 490 kilomètres au départ de Privas s’est révélée être la meilleure façon possible de compléter le tableau : du plateau du Mézenc aux gorges de l’Ardèche, de 1 489 mètres d’altitude à 55, avec 8 509 mètres de dénivelé entre les deux.
Privas, 8h14#
J’y suis arrivé à vélo, avec une étape à Tence en chemin. Je rentrais d’un voyage itinérant dans le Pays basque, versant espagnol puis versant français, et rallier le départ sur deux roues était une manière sympa de finir les vacances : on termine un voyage à vélo par une course à vélo, et tout s’enchaîne.
Départ le samedi matin. C’est un changement de rythme après mes courses de printemps, toutes parties de nuit : ici, on attaque en pleine lumière et on sait que la nuit viendra plus tard, une fois la fatigue installée.
Sur ce genre de distance, ma règle est simple et ne souffre pas d’exception : je ne dors pas. Cinq cents kilomètres, c’est précisément le format où l’on peut tout enchaîner d’une traite. Le calcul est mécanique, vingt heures d’effort continu coûtent moins cher qu’une pause de deux heures qui casse tout et qu’il faut ensuite payer au redémarrage. La Race Across France m’avait donné cette leçon deux mois plus tôt, de la manière la plus coûteuse qui soit.
Monter au Mézenc#
Le tracé quitte Privas vers le nord-ouest et grimpe dans les Boutières, ces vallées ardéchoises étroites qui montent sans jamais offrir de replat. Au centième kilomètre, on est sur le plateau du Mézenc, et le paysage n’a plus rien à voir avec l’Ardèche des cartes postales. C’est toujours un plaisir de passer par Saint-Martial, le Gerbier, Les Estables : ces routes-là sont pleines de souvenirs, et les retrouver au milieu d’un dossard leur donne une saveur particulière.

C’est là que j’ai croisé les vaches. Le plateau du Mézenc, c’est une herbe rase et jaunie par l’été, des clôtures qui courent au ras de la route, du vent, et des troupeaux qui vous regardent passer sans bouger d’un centimètre. C’est le pays du Fin Gras, une viande dont la réputation vient précisément de cette herbe-là. On roule au milieu, entre 1 300 et 1 489 mètres, avec l’impression d’être sur un causse posé à 1 500 mètres de haut.
Après tout ce que j’avais traversé cet été (la Picardie, l’Atlantique, les Pyrénées), ce plateau reste l’une des choses les plus inattendues que j’aie vues.

Les deux crevaisons#
Le parcours continue vers l’ouest, jusqu’aux confins lozériens de la montagne ardéchoise, puis bascule au sud dans les Cévennes. C’est le secteur le plus dur : des vallées profondes, des pentes qui ne se négocient pas, et une chaleur qui grimpe à 33 °C alors qu’il faisait 19 le matin sur les hauteurs. C’est aussi là que l’Ardèche impose son rythme, étrangement plaisant : on descend jusqu’à une petite rivière, on remonte, on redescend vers la suivante, et ainsi de suite. Avec le recul, je trouve même à certains de ces secteurs un petit côté corse, des gorges sèches et des villages accrochés qu’on ne s’attend pas à trouver à deux heures de Clermont.
C’est aussi là que la course s’est jouée sans moi. Deux crevaisons.
Sur une épreuve de vingt heures, une crevaison n’est pas dramatique en soi, quelques minutes, un tube, on repart. Deux, c’est autre chose. Ce n’est pas tant le temps perdu, d’ailleurs : l’écart entre mes 19 heures 15 de roulage et mes 20 heures 29 de course montre que je ne me suis arrêté qu’un peu plus d’une heure au total, ravitaillements compris. C’est le rythme qui casse. On refroidit, on repart en dessous de son allure, on passe dix kilomètres à retrouver ses sensations, et pendant ce temps la course avance devant.
Je suis rentré quatrième. Le deuxième et le troisième n’étaient pas loin, sans ces deux arrêts, le podium se jouait. Le premier, lui, était hors d’atteinte, et il n’y a rien à discuter là-dessus : certains jours, quelqu’un roule plus fort que vous.
Les gorges, puis le Coiron#
La dernière partie du parcours descend plein sud jusqu’aux confins du Gard, puis remonte par les gorges de l’Ardèche. C’est le point bas de la course, 55 mètres d’altitude, à 1 434 mètres sous le Mézenc traversé le matin même. Les gorges de nuit, avec une lampe, sont un objet étrange : on devine des falaises énormes sans jamais les voir, on entend l’eau en contrebas, et la route serpente dans un noir complet.
Puis il reste le plateau du Coiron pour rentrer sur Privas, une dernière bosse basaltique dont on se serait volontiers passé au 460e kilomètre.
J’ai bouclé à 4h43 du matin, après 20 heures et 29 minutes de course, 25,4 km/h de moyenne roulante et 13 792 calories. Le format annonçait 500 kilomètres et 10 000 mètres de dénivelé ; ma montre a compté 490 et 8 509. Sur ce genre de tracé, l’écart entre le baromètre et le profil théorique est une constante dont plus personne ne s’étonne.
Ce que j’en retiens#
Pas le classement, honnêtement. Une quatrième place perdue sur deux crevaisons, ça se range dans la catégorie des choses qui arrivent, au même titre qu’un sanglier dans une descente picarde.
Ce que je garde, c’est l’Ardèche. Un département que je n’avais jamais parcouru en entier et qui, en vingt heures, m’a montré un plateau d’altitude, une montagne, des Cévennes, des gorges et un plateau volcanique. Peu de terrains offrent autant de variété sur une seule boucle. Il faut simplement accepter de la parcourir sans s’arrêter pour la voir en entier.


