Race Across France 2500 : huit jours pour traverser un pays#
Si je devais résumer cette course en une phrase, ce serait celle-là : c’était vraiment une aventure. Super beau, super dur, et de supers galères. 2 589 kilomètres annoncés, 31 000 mètres de dénivelé, de Lille à Mandelieu-la-Napoule en passant par l’Atlantique. Une course où l’on ne compte plus en heures mais en journées, et où la question n’est jamais « est-ce que je peux rouler vite » mais « est-ce que je peux recommencer demain ».
Lille, 22h38#
J’étais arrivé la veille à Lille, impatient de partir. Deux mois après mon abandon sur la Race Across Paris, je m’étais remis une grosse pression : cette RAF 2500 devait être la course de ma saison, celle qui justifiait les sponsors, l’entraînement, les ambitions.
La septième édition partait du Btwin Village, un jeudi soir. Départ à 22h38 pour moi, dans la nuit d’entrée de jeu. Je suis parti calme, fidèle au plan, mais avec cette impression désagréable que tout le monde allait vite autour de moi. Les sensations n’étaient pas folles, et sur une course de huit jours, on a beaucoup de temps pour y penser.
Les 251 premiers kilomètres jusqu’à Ocquerre, en Seine-et-Marne, sont plats : 1 640 mètres de dénivelé seulement. Le genre de terrain où la moyenne monte toute seule et où l’on oublie que le corps enregistre tout.
Les dents dans la poche#
La première galère est arrivée dès la première nuit, et elle ne figurait dans aucun scénario.
Je mange une barre énergétique, une PowerBar très collante. Et je sens quelque chose céder : mon appareil dentaire fixe vient de se décoller. Me voilà à rouler dans la nuit picarde avec mon appareil dans la poche, incapable de mâcher correctement, et sérieusement perturbé. Sur une épreuve où l’on doit avaler plusieurs milliers de calories par jour, ne plus pouvoir mâcher n’est pas un détail. Et il reste 2 300 kilomètres.
Mon frère avait prévu de me retrouver à la première base de vie. Je lui ai remis mes dents comme on remet un objet précieux, et je suis reparti. Il y a des ravitaillements plus classiques.
Quatre crevaisons sur une voie verte#
Entre la première et la deuxième base de vie, le tracé empruntait une voie verte. Sur le papier, c’est l’idée aimable : pas de voitures, un revêtement roulant. Dans les faits, en l’espace d’une trentaine de kilomètres, j’ai crevé quatre fois.
Et je n’avais que trois chambres à air. On répare la première avec méthode, la deuxième avec agacement, la troisième avec les nerfs. À la quatrième, on fait l’inventaire de ses poches et on mesure le problème : plus rien à monter, et la course qui continue sans vous. C’est un concurrent qui m’a dépanné, avec une simple rustine. Cette solidarité entre coureurs, au bord d’une voie verte, a probablement sauvé ma course. J’ai perdu du temps et mon calme, ce qui coûte plus cher. Mais bref : on continue.
Gueugnon, retour au sport-étude#
Et puis la course m’a fait un cadeau. Le tracé passait par Gueugnon, en Saône-et-Loire, la ville où j’avais fait une année de sport-étude tennis. Quel plaisir d’arriver là, des années plus tard, en pleine nuit, au milieu d’une course de 2 500 kilomètres.
Et le plaisir ne s’est pas arrêté à la géographie : le temps d’une courte nuit, j’y ai retrouvé mes parents, ma copine de l’époque et mon frère. C’était ouf, et merci. On repart de ce genre d’étape avec autre chose que du sommeil.
Je suis reparti de Gueugnon à 2h34 du matin, pour le plus gros bloc de la course : 343 kilomètres et 5 501 mètres de dénivelé à travers le Massif central.
Le déluge, puis le Sancy#
Avant Clermont, nous avons pris le déluge. Le vrai, celui qui transforme la route en rivière et la descente en exercice de patience.
Puis le Sancy, et un moment que je garde précieusement : deux copains m’y attendaient, et ma copine de l’époque nous a pris en photo. Une image de trois silhouettes dans les volcans, au milieu de nulle part et au milieu de ma course. Quel souvenir.

Aurillac, défoncé#
Je suis arrivé défoncé à Aurillac, de nuit, encore. Le Massif central venait de me facturer ses 5 500 mètres de dénivelé, la pluie avait fait le reste, et il ne restait pas grand-chose dans le réservoir.
Une courte nuit là aussi, et elle m’y attendait. La revoir m’a requinqué, un peu. Sur ce genre de course, « un peu » suffit largement à repartir.
Vers Anglet : l’insolation#
La suite descend vers le sud-ouest, Montbrun, Eauze, la Gascogne, puis Anglet et l’océan. Et c’est là que la machine s’est enrayée pour de bon : ça n’avançait vraiment pas vite, il n’y avait plus de watts. Il s’était mis à faire subitement très chaud, et j’ai dû faire une insolation.
Je me suis arrêté pour me mettre de la crème solaire, sûrement trop tard. Mais cette leçon-là a eu des suites : c’est elle qui m’a fait découvrir, pour les saisons suivantes, les manchettes et les jambières UV. Deux ans plus tard, par 47 °C sur le BikingMan Alpes-Maritimes, c’est cet équipement qui m’a sauvé la course. Les leçons chères sont celles qu’on retient.
Traverser un pays d’une mer à l’autre reste, malgré tout, un moment irréel : on est parti d’une ville du Nord, et voilà l’Atlantique. Il reste alors 3 433 mètres de dénivelé pour sortir du Pays basque, et le vrai morceau commence.
Marie-Blanque de nuit, et un dortoir partagé#
La sortie du Pays basque s’est faite de nuit, et elle s’est terminée par le col de Marie-Blanque, pris par son versant d’Escot : les derniers kilomètres à plus de dix pour cent, ultra raides, le genre de pente qui, au 1 500e kilomètre d’une course, ne se grimpe plus qu’au mental.
Je ne les ai pas grimpés seul. Un autre participant faisait la même route au même rythme, et nous avons basculé ensemble dans la vallée d’Ossau. À Louvie-Juzon, à la veille de la journée du Tourmalet, nous nous sommes arrêtés tous les deux dans le même dortoir. Il y a quelque chose de très juste dans cette image : deux concurrents d’une épreuve en autonomie, côte à côte dans un gîte de vallée, à quelques heures des grands cols. On se bat contre le même parcours, pas l’un contre l’autre.
Le Tourmalet#

Le 25 juin au matin, départ de Louvie-Juzon : 248 kilomètres et 4 685 mètres de dénivelé. Les Pyrénées.
Le Tourmalet, je l’ai monté au cinquième jour de course, avec plus de 1 500 kilomètres et 15 000 mètres de dénivelé déjà dans les jambes. C’est une ascension que tout cycliste connaît de réputation avant de la connaître de l’intérieur, et qui, dans ce contexte-là, ne ressemble à rien de ce qu’on avait imaginé. On ne la grimpe pas comme un col : on la traverse comme une étape administrative, en s’interdisant de calculer combien il reste.
Et puis on arrive en haut. Le ciel était dégagé ce jour-là, les nuages tenaient au-dessus des vallées, et la statue d’Octave Lapize était là, ce cycliste de béton figé dans son effort depuis des décennies. On pose le vélo, on regarde, et on comprend pourquoi on est venu.
C’est le point le plus haut de la course et, pour moi, son centre de gravité.

L’hôtel qui coûte cher#
Sur mes courses de mille kilomètres ou moins, ma règle est simple : je ne dors pas. Sur huit jours, ce n’est évidemment pas tenable, et j’étais parti avec un plan qui semblait raisonnable : un hôtel chaque jour, quelques heures de sommeil, et on repart.
Le plan a tenu. C’est le redémarrage qui n’a pas tenu. Chaque arrêt s’est étiré, et ce qui devait durer trois heures en a duré près de six, systématiquement. Ce n’est pas le sommeil qui prend du temps, c’est tout le reste : la douche, le repas, le corps qui refuse de se remettre en mouvement. Sur une course de cette durée, six heures d’arrêt quotidiennes deviennent vite plus d’une journée entière d’immobilité.
Le vainqueur, l’Allemand Lucas Becker, a bouclé les 2 589 kilomètres en 5 jours 18 heures et 10 minutes. J’ai mis près de huit jours, et je suis rentré au-delà de la vingtième place. L’écart ne se lit pas dans les watts. Il se lit dans les hôtels, les crevaisons, l’insolation et un appareil dentaire.
Malaucène : la crêpe qui coûte une patte de dérailleur#
Au pied du mont Ventoux, à Malaucène, il m’a pris une envie subite et non négociable : une crêpe. Je me suis arrêté, et je l’ai mangée, avec une boule de glace. Huit jours de course donnent droit à quelques caprices.
C’est en sortant du bar que la galère suivante m’attendait : une cliente a fait tomber mon vélo, et la chute a tordu la patte de dérailleur. Sur un vélo moderne, une patte tordue, c’est une transmission qui ne passe plus les vitesses, et potentiellement un dérailleur dans les rayons.
S’est alors enclenchée une petite chaîne de solidarité dont le vélo a le secret. J’ai appelé le magasin BMC de Bédoin, qui avait une patte compatible et proposait de me l’apporter. Pendant ce temps, un vélociste de Malaucène a réussi à redresser la mienne. Et à la base de vie de Sault, surprise : Olivier Reynard, cousin du Chalet Reynard du même nom sur les pentes du Ventoux, m’a quand même apporté une patte de rechange. C’était super sympa, et très représentatif de ce que ce milieu sait faire de mieux.
Depuis ce jour, j’ai toujours une patte de dérailleur de rechange sur moi. Toutes mes courses la transportent, et elle ne pèse rien comparé à ce qu’elle assure.
Apt, la dernière descente, et Chez Mimi#
Départ de Sault le 27 juin à 20h58 pour le dernier segment : 269 kilomètres, 4 137 mètres de dénivelé, et près de vingt-trois heures pour le boucler.
À Apt, elle m’attendait de nouveau. Et elle m’a retrouvé une dernière fois dans la dernière descente, avant Mandelieu. C’est toujours un super souvenir, de ceux qui tiennent chaud longtemps après que les jambes ont oublié la course.
Dans la dernière montée, un clin d’œil que les lecteurs de mon récit de 2023 reconnaîtront : la pizzeria Chez Mimi, toujours fidèle au poste au sommet du dernier col avant la ligne. Mimi étant le surnom de mon enfance, la boucle était bouclée, au sens propre.
Mandelieu#
Je suis arrivé à Mandelieu-la-Napoule le 28 juin, avec 2 504 kilomètres et 31 727 mètres de dénivelé au compteur de la montre.

Ma famille et mes proches ont fait le reste : mon frère et mes dents à la première base de vie, mes parents à Gueugnon, deux copains sous la pluie du Sancy, des messages partout ailleurs. Sur une épreuve où l’on avance seul par règlement, ce sont eux qui font la différence entre une traversée et une aventure.
Je suis rentré loin au classement. Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir raté quoi que ce soit.




