Trail de la Côte Roannaise 2024 : les terres, les racines#
Il y a des courses qu’on choisit pour le parcours, d’autres pour le chrono. Celle-là, je l’ai choisie parce qu’elle passe chez moi. Pas chez moi au sens large, chez moi au sens propre : la côte roannaise, c’est là que j’ai grandi. Pendant la course, je suis passé à quelques mètres de mon collège, des endroits où je jouais enfant. Ce sont les terres, les racines.
Et accessoirement, c’est le trail le plus raide que j’aie couru : 41,7 kilomètres pour 2 337 mètres de dénivelé, soit 56 mètres de dénivelé par kilomètre. À titre de comparaison, mes courses de vélo les plus montagneuses tournent autour de 23.
Venir à vélo, dormir chez ses parents#
Le déplacement donne le ton du week-end : je suis venu de Clermont à vélo la veille, et j’ai dormi chez mes parents. Il y a des logistiques de course plus sophistiquées ; il n’y en a pas beaucoup de plus agréables. On traverse les monts à la force des jambes, on pose le vélo dans le garage de son enfance, on dîne en famille, et le lendemain on court sur ses propres sentiers.
Départ le dimanche 26 mai 2024, à 7 heures, de la halle polyvalente de Renaison. L’épreuve propose trois distances (41,6, 28,9 et 18,4 kilomètres), et le format long annonce 2 100 mètres de dénivelé avec trois ravitaillements.
Le terrain est celui de la côte roannaise : les premiers contreforts des monts de la Madeleine, à l’ouest de Roanne, avec leur vignoble en coteaux (une AOC discrète qu’on ne connaît guère au-delà du département) et, au-dessus, la forêt et les crêtes.

Monter, descendre, recommencer#
C’est exactement ce que fait ce parcours. On ne franchit aucun col majeur, on ne passe pas de cap symbolique : on enchaîne des côtes courtes et sèches, séparées par des descentes tout aussi raides, pendant quarante kilomètres.
Ce type de profil a une conséquence physiologique que les grands cols n’ont pas : on ne trouve jamais de rythme. Sur une longue ascension, le corps s’installe dans un régime et y reste une heure. Ici, on alterne toutes les dix minutes entre effort maximal en montée et travail excentrique en descente, et c’est cette alternance qui casse les jambes.
Mes données le disent : 160 pulsations de moyenne, avec des pointes à 183, sur quatre heures et demie. C’est ma fréquence cardiaque la plus élevée de tous les trails que j’ai enregistrés, nettement au-dessus de l’Ultra Volcanique, pourtant deux fois plus longue.
Des crampes, Pacôme, et une rivière#
Le corps a d’ailleurs envoyé la facture plus tôt que prévu : des crampes sont arrivées assez tôt dans la course, et ça m’a surpris. Sur ce profil, avec cette alternance permanente, elles ne préviennent pas. Il n’y avait pas grand-chose à faire, sinon la seule option valable : continuer.
Je n’étais pas seul. Pacôme était là, et nous avons couru la moitié du parcours ensemble, à se relayer dans les bosses et à partager les descentes. Puis, à mi-course, je me suis envolé. C’est le genre de moment qu’on ne décide pas vraiment : les jambes tournent, malgré les crampes, et on se retrouve seul devant.
Et c’est dans cette échappée qu’a eu lieu la scène que je n’oublierai pas : j’ai doublé Dawa Sherpa alors qu’il était en train de boire l’eau d’une rivière. Le vainqueur du premier UTMB, agenouillé au bord d’un ruisseau des monts de la Madeleine, buvant à la source comme il a dû le faire mille fois dans l’Himalaya. Tout le personnage tient dans cette image.
Deuxième, devant une légende#
J’ai bouclé les 41,7 kilomètres en 4 heures 29, dont 4 heures 26 en mouvement, à 9,4 kilomètres/heure de moyenne. Et je suis rentré deuxième.
Ce n’est pas le classement qui rend cette course particulière, c’est ce qu’il y avait derrière. Sur la ligne d’arrivée, j’ai fini devant Dawa Dachhiri Sherpa.

Pour qui ne connaît pas le nom : Dawa Sherpa est né au Népal en 1969, il a gagné plus de cent courses, et il est le vainqueur du tout premier Ultra-Trail du Mont-Blanc, en 2003. Il a aussi remporté les Templiers en 2005 et la TDS en 2012. C’est l’une des figures fondatrices de l’ultra-trail mondial, et accessoirement l’homme que la fédération olympique népalaise a envoyé apprendre le ski de fond pour que le Népal soit représenté aux Jeux d’hiver.
Il faut évidemment relativiser. Dawa Sherpa avait cinquante-quatre ans ce jour-là, il ne courait plus pour la gagne depuis longtemps, et un dimanche de mai dans les monts de la Madeleine n’est pas l’UTMB. Mais ça ne change rien au fait de se retrouver sur la même liste de résultats que lui, quelques lignes plus haut.
Et le meilleur n’était pas là. Nous avons eu la chance de pouvoir échanger longuement avec lui. C’était rempli de sagesse, une leçon de vie. On croise rarement des gens qui ont autant accompli et qui en parlent avec autant de simplicité ; on repart de ces conversations-là avec quelque chose qui dure plus longtemps qu’une médaille.
La journée parfaite#
Cette journée avait encore d’autres choses en réserve.
Mon amie de l’époque a gagné dans la catégorie femmes. Un doublé sur la même ligne d’arrivée, à quelques minutes d’écart, sur les sentiers où j’ai grandi : on ne script pas ces choses-là.
Et il y a eu la phrase de mon papa, à l’arrivée : c’était la journée parfaite. Venant de lui, sur ces terres-là, ça m’a fait très plaisir. Les chronos s’oublient, les classements se périment ; ce genre de phrase, non.
Un terrain qui mérite mieux#
Ce que je voudrais dire pour finir tient en une exclamation : quelle est belle, cette région !
Les monts de la Madeleine sont coincés entre l’Auvergne et le Beaujolais, et ils n’existent sur aucune carte mentale de coureur. Ils offrent pourtant un rapport dénivelé-distance que beaucoup de massifs alpins n’atteignent pas, des sentiers entretenus, des crêtes forestières et un vignoble en balcon au-dessus de la plaine roannaise. J’y suis peut-être mal placé pour être objectif, ce sont mes racines. Mais les racines ont cet avantage : on connaît le terrain par cœur, et on sait exactement ce qu’il vaut.

Crédits photographiques#
Les photos de course proviennent de l’organisation du Trail de la Côte Roannaise (CRRA) et de mes proches. L’illustration des monts de la Madeleine vient de Wikimedia Commons et reste sous sa licence d’origine :
- Plaque Michelin aux Noës : Sebleouf, CC BY-SA 4.0
















