Aller au contenu
  1. Au fil des kilomètres : Toutes mes aventures cyclistes/

Race Across Paris 1000 2024

·5 mins· loading · loading ·
Emilien Mottet
Auteur
Emilien Mottet
Je suis Emilien Mottet, un ultra-cycliste hyperactif avide d’aventures et de découvertes. Voyager sur de longues, voire très longues distances à vélo, est ma passion. Pour moi, chaque course est moins une compétition contre d’autres cyclistes qu’une quête personnelle de dépassement.
Sommaire

Race Across Paris 2024 : 119 kilomètres et un sanglier
#

Il y a des courses qui s’arrêtent parce que le corps lâche, parce que la tête ne suit plus, parce qu’on a mal dosé son effort. Et puis il y a celles qui s’arrêtent en quatre secondes, dans une descente, pour une raison sur laquelle on n’a strictement aucune prise. La Race Across Paris 2024 fait partie de la seconde catégorie.

L’année des ambitions
#

Il faut d’abord dire dans quel état d’esprit j’abordais cette saison. Après mes victoires de 2023 sur la Race Across France et le BikingMan AURA, je m’étais mis beaucoup de pression pour 2024. J’avais des sponsors, Nolio et Hydrascore, et l’ambition d’aller encore plus loin. Le vélo n’était plus seulement mon terrain de jeu : c’était devenu quelque chose que je devais réussir.

La Race Across Paris ouvrait cette saison-là, et elle devait en donner le ton.

Chantilly, 21h19
#

Le format 1000 kilomètres de la Race Across Paris part le soir, et autant l’écrire franchement : je n’aime pas les départs le soir. On ne s’élance pas frais, on s’élance avec la fatigue accumulée de la journée, parfois de la semaine, et la première nuit se négocie avec cette dette-là dans les jambes. Certains s’en accommodent très bien. Pas moi.

Le parc de Chantilly, l’arche Race Across Series, quelques dizaines de coureurs, des gilets orange, et cette lumière de fin d’avril qui tombe pendant qu’on ajuste une dernière fois les sacoches. Je pars à 21h19 sur le BMC Teammachine, en configuration ultra avec prolongateurs. Il fait 12 °C, et je sais que ça va descendre.

Quelqu’un était là pour le départ. C’est une chose à laquelle on ne pense pas quand on s’inscrit, et qui compte beaucoup plus qu’on ne l’imagine au moment de s’élancer dans le noir. Il en reste deux courtes vidéos, tournées sur la ligne trois minutes avant mon départ :

Chantilly, 21h16. Le sas de départ du 1000.
21h18. Une minute avant de plonger dans la nuit.

La pluie, et la tête de course
#

Le tracé quitte l’Oise vers le nord-ouest, en direction de la Normandie. C’est du plat roulant, à peine 977 mètres de dénivelé sur les 119 premiers kilomètres, exactement le terrain sur lequel un départ d’ultra devient une course de vitesse déguisée.

La pluie arrive assez rapidement. Rien de dramatique en soi, mais sur des routes de campagne d’avril, de nuit, elle change tout : les descentes deviennent glissantes, les repères disparaissent, et chaque courbe demande un peu plus de marge que ce que la lampe en révèle.

Je remonte finalement assez vite sur la tête de course. Et là, le constat est simple : ça roule très fort. Trop fort. 202 watts de moyenne, 233 en puissance normalisée, 28,5 km/h sous la pluie : à ce niveau d’effort, sur mille kilomètres, on est déjà au-delà de ce qui se rembourse. Je laisse partir les deux premiers, sans regret. Suivre aurait signifié cramer une allumette dont j’aurais eu besoin quarante heures plus tard. Je m’installe en troisième position, à ma main, dans le noir et l’eau.

Le thermomètre descend à 5 °C. Les manchettes et le coupe-vent font le travail, mais une nuit picarde d’avril sous la pluie, le froid s’installe dans les mains et il n’en repart plus.

Les marcassins
#

Peu de temps après avoir laissé filer les deux hommes de tête, la route descend, vite. Je suis à plus de 50 km/h, en position, sur une chaussée détrempée, dans une portion que je ne connais pas et que le faisceau de la lampe découpe deux secondes à l’avance. Et là, des marcassins traversent.

J’ai freiné, autant qu’une route mouillée le permet. J’ai pensé que ça passait : cette fraction de seconde où on calcule une trajectoire et où on se dit qu’ils seront partis avant qu’on arrive. Ils l’étaient. Mais la mère, elle, ne l’était pas. Le sanglier a percuté le vélo côté transmission et le dérailleur a cassé net.

Pas tordu, pas déréglé : cassé. Sur une épreuve en autonomie complète, à une heure du matin, à 119 kilomètres du départ et à des dizaines de kilomètres du premier magasin de vélo ouvert, il n’y a pas de scénario de réparation. La course s’arrête là, aux abords d’Aumale, en Seine-Maritime.

Le train du retour
#

Le plus long, dans un abandon, ce n’est pas la décision. C’est ce qui vient après. Il a fallu faire une dizaine de kilomètres en pleine nuit, sous la pluie, avec un vélo qui ne se pédale plus, pour rejoindre une gare et attendre le premier train. Deux heures d’immobilité apparaissent dans les données de la montre, entre le temps de roulage et le temps total : c’est tout ce qu’il reste de cette fin de course. 3 349 calories, 119,3 kilomètres, et un retour assis.

Ce que la réalité m’a rappelé
#

Sur le moment, évidemment, il y a la frustration. On avait des ambitions, des sponsors, une saison construite autour de grands objectifs, et tout s’arrête au 119e kilomètre sur un animal qu’aucun plan d’entraînement ne prévoit.

Mais avec un peu de recul, cette nuit-là m’a rendu service. La réalité m’a rappelé à l’ordre, et c’est une bonne chose : le sport ne doit rester qu’un loisir. La pression que je m’étais mise pour cette année 2024, les partenaires, l’envie de prouver, tout cela avait doucement commencé à prendre une place qui n’était pas la sienne. Un dérailleur cassé par un sanglier remet les proportions en place mieux qu’un long discours. Le vélo est ce que je fais, pas ce que je suis, et il ne doit jamais faire négliger ce qui fait ma vie.

Un abandon sur défaillance, on le rumine parce qu’on cherche ce qu’on aurait pu faire autrement. Un abandon sur un sanglier, il n’y a rien à chercher. On range le vélo, on répare la transmission, et on regarde la date suivante sur le calendrier.

Elle était dans deux mois, et elle faisait 2 500 kilomètres.